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Le chêne-liège, pourquoi la chute ?

« Avant, le liège était au cœur de nos campagnes, maintenant il n’y a plus rien » : Maurice JUNQUÉ, dernier bouchonnier, du haut de ses 87 ans, a tout connu.

Mise en contexte

Le chêne-liège est présent de manière naturelle dans notre région. Le Var compte la première suberaie (= forêt de chêne-liège) de France. Le chêne-liège pousse sur sol acide. Dans le monde, sa population se concentre sur le pourtour méditerranéen et le sud de l’Europe. Plusieurs essais de plantation ont cependant été menés ailleurs, sans résultat probant pour le moment. Le Portugal est le 1er producteur au monde. 

Le chêne-liège est connu pour son écorce qui se lève dès que l’arbre atteint ses 25-30 ans puis tous les 10 à 12 ans dans le Var, lors de la « montée de sève », donc en été.

Une valorisation millénaire !

Les forêts de notre région ont connu une exploitation millénaire. L’histoire de la bouchonnerie a même marqué durablement les esprits. 

Ce matériau imputrescible, imperméable, léger, maniable, résistant, fascine et son utilisation est attestée depuis 3000 ans avant J-C. Ainsi, les égyptiens s’en servaient comme flotteurs pour la pêche comme les grecs, qui l’utilisaient également pour les sandales et bouchages.

A l’époque romaine, les feuilles de chêne-liège servent à couronner les vainqueurs d’épreuves sportives. Le chêne-liège était également associé au dieu Jupiter dans la mythologie (gouverneur du ciel, de la terre et de tous les êtres vivants). Pline l’Ancien, au 1er siècle, dans son Histoire Naturelle, disait que « le liège est un arbre de faible grandeur, son gland, pas abondant, n’est pas utilisé. On en a formé des surfaces planes de dix pieds carrés. Elle est souvent employée pour les bouées d’ancre des navires, les filets des pêcheurs, les bondes des tonneaux, et en outre, pour la chaussure d’hiver des femmes ; aussi les grecs appelaient-ils plaisamment le liège : l’arbre-écorce ».

Dès le 13ème siècle, le Portugal édicta des lois afin de garantir la conservation des suberaies (lois toujours en cours).

Oui, mais le bouchon que l’on connaît aujourd’hui ?

C’est Dom Pierre Pérignon qui est le premier à utiliser le liège pour fermer les bouteilles du célèbre Champagne, au 17ème siècle.

Dans le Var, pendant près d’un siècle et demi, l’identité et la vie des villages se construit autour de l’industrie du liège. A partir du début du 18ème siècle, l’ascension est fulgurante, c’est ainsi qu’Étienne GARCIN dans son Dictionnaire historique et topographique de la Provence ancienne et moderne édité en 1835 dit : « le produit des chênes-lièges a décuplé en peu d’années et augmentera encore à l’avenir. Les bouchons de la Garde-Freinet sont justement renommés dans le nord de la France et dans plusieurs pays étrangers. Leur consommation augmente journellement et doit encourager les propriétaires à faire des semis de ces arbres précieux, qui réussissent dans tout le territoire et même au milieu des rochers schisteux qui en occupent une portion considérable jusqu’alors sans valeur ».

Cette aventure économique va connaître 2 capitales du liège dans le Var : la Garde-Freinet et Collobrières. Le succès s’explique par l’essor de la viticulture et par une modernisation du réseau charretier et ferroviaire (ouverture en 1860 de la ligne Toulon-Fréjus), malgré certaines crises (1861-64 : crise de l’exode rural compensé par une immigration piémontaise, au début saisonnière, mais qui s’installe peu à peu).

Puis la demande se relance, la mécanisation fait son apparition en 1880 (non sans conséquences, provoquant des grèves), les fabriques se concentrent, deviennent plus importantes, étendent leur influence. 

Mais, en 1894, le maire de la Garde Freinet déclare que « l’industrie est condamnée à disparaître si l’établissement d’une voie ferrée n’intervient pas rapidement ». Le cœur du massif est certes isolé mais déjà la concurrence étrangère fait mal, avant le rétablissement du protectionnisme douanier en 1890, jugé encore insuffisant en 1907 : les bouchonniers signent une lettre commune au préfet de l’époque, efficace jusqu’aux lendemains de la guerre.

La chute

L’État va peu à peu abandonner son attitude protectrice de la filière, les entreprises des péninsules ibériques aux économies d’échelle et à la main d’œuvre moins coûteuse vont peu à peu asseoir leur domination. La filière tente pourtant de résister, mais perd de son influence. IMBERT, maire de Collobrières (et vice-président de la Fédération des Syndicats de l’industrie du liège) déclare notamment en 1935 au cabinet du préfet « Nous sommes venus avec quelques-uns de nos ouvriers vous prier de bien vouloir confirmer notre détresse auprès du gouvernement, lui indiquant que ceux d’entre nous qui ont résisté jusqu’à ce jour ne le pourrons plus longtemps, et que l’industrie du liège autrefois florissante aura bientôt disparu à l’unique profit de l’étranger ».

En 1920, les chiffres sont au beau fixe : 10 000 tonnes levées par an ; 2000 employés ; 150 fabriques. En 1950, on ne compte plus que 36 fabriques, en 1971, 9 établissements, désormais encore 2 entreprises subsistent et une association (l’ASL de la Suberaie Varoise), pour une récolte qui dépasse rarement les 200 tonnes. 

Dans ce contexte, comment relancer durablement la filière ?

Réponse dans le prochain numéro de la Gazette du chêne-liège qui sortira à l’occasion de l’événement majeur 2023 : Arbres en fête au Domaine du Rayol les 25 et 26 mars.

Nicolas PLAZANET, Forêt Modèle de Provence

Bibliographie

Provence Historique – Fascicule 181 – 1995, L’Industrie du Liège dans le Massif des Maures du début du 19ème siècle à la fin du 20ème siècle. Apogée et déclin d’une industrie rurale provençale, par Jacques Daligaux.

Les Bouchonniers du Sud de la France et l’équilibre socio-économique des campagnes au fil du XIXe siècle, article publié dans les actes de Palafrugell (16-18 février 2005), « Suberaies, usines et commerçants. Passé, présent et futur du commerce du liège », par Jean-Marc Olivier.

Prochain événement des acteurs de la filière, au Domaine du Rayol, les 25 et 26 mars :

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