L’impact des incendies sur la faune, avec Arnaud Vincent

Arnaud VINCENT, comment peut-on vous présenter ?

J’ai l’habitude de signer mes articles, simplement : « auteur, dessinateur », parfois je précise : « fondateur d’InsectsHotel ».

InsectsHotel ?

InsectsHotel est un outil de promotion pour l’installation d’hôtels à insectes et la préservation de la faune de proximité.

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Nous publions des articles sur les thèmes de l’écologie et de la biodiversité. Le ton est humoristique mais vise à traiter les sujets sous un angle scientifique (vulgarisation) et éthique.

Chaque jour, nous publions des dessins humoristiques originaux. Nos illustrations rebondissent sur l’actualité ou permettent d’accompagner des explications sur la complexité du vivant, tout en prenant de la distance avec les aspects anxiogènes de notre temps.

Le massif des Maures a connu un important incendie, au-delà des dégâts matériels, des drames on imagine que vous avez une pensée envers les insectes, la faune ?

Énorme pensée. Énorme tristesse. Colère aussi. Puis au bout de la réflexion : espoir.

Je ressens les mêmes émotions que lorsque la diversité côtière est touchée par une marée noire. En ce sens que cela reste un événement ponctuel et brutal qui a de très graves conséquences immédiates sur des espèces protégées dans un milieu fragile.

Mais je ne perds pas de vue, qu’au bout de 30 ou 40 ans, le passage du feu peut être invisible aux yeux du profane, même si l’écosystème n’aura pas forcément le même visage que « l’original ». C’est d’ailleurs pour cela qu’on distingue ce qu’on appelle les forêts primaires…

Ce désastre ne ressemble pas aux combats que nous menons habituellement au long cours, contre les pesticides, l’artificialisation des sols, la dispersion d’espèces invasives, les pollutions, ou même le réchauffement, ces menaces qui pèsent sur la biodiversité et la biomasse dans un mode systémique.

Au-delà des enjeux sur la survie d’espèces en danger (qui demeure le combat prioritaire), j’ai une pensée pour la faune, en tant qu’individus. 50 % de la Réserve a été dévastée par les flammes. Des millions de spécimens ont péri carbonisé, arthropodes terrestres, gastéropodes, amphibiens, reptiles, petits mammifères et même oiseaux.

De ce point de vue, j’ai d’ailleurs également une pensée pour les conséquences des incendies dans le monde entier. Amazonie, Canada, Californie, Sibérie, Grèce… Des superficies colossales détruites, avec ce que cela implique pour le vivant. Cet été 2021 est marqué par une hausse évidente des phénomènes climatiques extrêmes.

Quand on connait les efforts considérables, parfois déployés pour sauver un seul couple d’une espèce protégée, voir 5 000 hectares d’une réserve naturelle transformée en paysage lunaire, est vécu comme la négation absurde et ironique d’une vie de combat.

Heureusement la vue d’une tortue rescapée, d’un hérisson ou d’un papillon insuffle aussitôt l’envie d’agir à nouveau.

La tortue de Hermann, la cistude, sont-elles à terme condamnées ?

 Tout dépend le terme… A assez long terme, nous sommes a priori tous condamnés. Tout comme, 99% des espèces apparues sur Terre ont disparu. La cistude et la Hermann, ces deux espèces de tortues, fatalement à terme disparaîtront. Comme les autres. Comme nous. J’entends parfois des politiques utiliser maladroitement cet argument pour relativiser l’effondrement du vivant.

Mais normalement cela devrait être dans un « terme » qui nous dépasse. Jamais, en notre qualité d’individu, nous ne devrions être contemporains de la disparition d’une espèce de tortues. On ne peut réfléchir à ces sujets sans, en effet, intégrer cette notion de temporalité.

Les tortues sont une famille de sauropsides apparue il y a environ 200 millions d’années. Elles existaient donc avant les dinosaures, puis ont survécu à la disparition des dinosaures (à la fin du Crétacé il y a 65 millions d’années). En comparaison, « l’Homme » est apparu, il y a 2,8 millions d’années…

Les tortues sont un indicateur intéressant de la « santé du vivant », un bio-marqueur. Par exemple, il demeure sept espèces de tortues marines dans le monde. Les sept sont considérées en danger, dont trois « en danger critique d’extinction », dernière étape avant l’extinction…

Pour la cistude d’Europe, une tortue aquatique d’eau douce, la situation est préoccupante au niveau national. L’incendie de la Réserve de la plaine des Maures n’aura pas de conséquence sur cette espèce.

La cistude est menacée par l’assèchement des milieux humides et des marais, les pollutions d’eau douce (plastiques, pesticides, médicaments, etc.), la baisse de proies (larves aquatiques d’insectes) et la concurrence d’une espèce invasive proche : la tortue de Floride (espèce exotique vendue en animalerie pour aquarium et relâchée dans la nature par des particuliers).

La tortue de Floride a une reproduction plus rapide et un régime alimentaire à l’éventail plus large que la cistude, deux avantages qui pèsent lourdement sur la survie de notre unique espèce endémique de tortue aquatique en France métropolitaine. (Sauf si on tient compte du cas marginal en Occitanie de l’émyde lépreuse [Mauremys leprosa], mais qui est une espèce surtout endémique de la péninsule ibérique).

Pour résumer, la cistude est impactée par quatre des cinq grands défis de notre temps (dégradation de l’habitat, pollution, espèces invasives et réchauffement). Dans ce contexte, apprendre que son statut UICN France, se dégrade de ‘NT Quasi menacé’ à ‘VU Vulnérable’ ne serait pas surprenant. Le pronostic vital de l’espèce n’est pas encore engagé car son aire de répartition est relativement vaste mais la présence de cette espèce sur le territoire métropolitain me parait en effet compromise à l’échelle de quelques dizaines d’années. Un battement de cil pour l’évolution.

Pour inverser la tendance et faire mentir ce pronostic, il faudrait en premier lieu le retour d’une densité normale de larves d’insectes aquatiques et l’absence de pesticides dissous dans l’eau douce (herbicides, fongicides, insecticides…). Se débarrasser d’une espèce invasive est quasiment impossible…

En ce qui concerne les tortues de Hermann, la situation est différente et les conséquences de l’incendie de la Réserve du Var ont un impact significatif sur la population de l‘espèce et pour cause, la totalité de l’effectif sauvage non introduit présent en France continentale se trouvait dans le massif des Maures : 15.000 individus.

Il existe 3 sous-espèces de tortues de Hermann. Celle vivant dans le Var est [Testudo hermanni hermanni]. Elle occupe la Corse, la péninsule italienne, la Sicile, les Baléares, quelques massifs en Espagne continentale et donc en France métropolitaine : le fameux massif des Maures dans le Var.

Petite précision. On me rétorque souvent cette objection : « des tortues de Hermann sont présentes dans d’autres massifs français (Cévennes, Pyrénées, etc.) ». Oui mais elles ont été introduites ; d’ailleurs, au même titre que de nombreux spécimens sont également détenus par des particuliers (nés en captivité). Les tortues du massif des Maures se distinguent en cela, qu’elles sont une population sauvage protégée, endémique, naturelle, ancestrale, jamais mélangée à d’autres sous-espèces. Pour schématiser, elles occupaient les lieux bien avant nous…

Avant l’incendie, sur les 15 000 tortues de Hermann du massif des Maures, 10 000 tortues vivaient dans la réserve naturelle.

La réserve a été dévastée à 50%. Sans plus de précisions, on peut en déduire qu’environ 50% des tortues du parc étaient présentes dans la partie détruite. Donc environ 5 000 tortues ont été confrontées à l’incendie.

A l’heure de cette interview, il reste de nombreuses inconnues pour prendre pleinement la mesure de la catastrophe pour la faune.

L’une des inconnues est le nombre de survivantes qui ont vu « passer » l’incendie. Je crains que le taux de survie au sinistre lui-même ne soit faible. Seuls les individus ayant pu se réfugier, dans des anfractuosités rocheuses ont pu survivre, donc présentes dans des parcelles à dominante pierreuse. Celles présentes dans les parcelles densément boisées ont vraisemblablement majoritairement péri, d’autant que ce feu attisé par un fort mistral, a créé des braises très chaudes, sur un substrat victime de sécheresse, la chaleur s’est donc dissipée en profondeur, tuant la petite faune non enfouie suffisamment.

Parmi les tortues qui ont survécu, elles se retrouvent dans un paysage de désolation. Les spécialistes assurent qu’elles peuvent jeûner sans trop de dommage jusqu’à ce que de jeunes pousses percent le tapis de cendre d’ici un mois. En revanche, la déshydratation est un risque plus critique surtout en cas de forte chaleur et avec désormais peu d’ombre.

Je ne serais également pas étonné que le taux de mortalité augmente cet hiver pendant l’hibernation, car les tortues ne se seront pas suffisamment nourries au cœur de l’été.

Enfin, il reste beaucoup d’inconnues à plus long terme. On sait que les incendies ont des conséquences sur la reproduction de cette espèce. Une étude sur la population de la sous-espèce présente en Grèce [T.h boettgeri] a mis en évidence, qu’une fréquence d’un incendie tous les trente ans, conduit une population à l’extinction…

On peut voir le verre à moitié plein. On peut voir le verre à moitié vide.

Dans les bonnes nouvelles, 50% du parc n’a pas brûlé. 50% des tortues ont été épargnées. Selon toute vraisemblance, au moins 5 000 individus sont totalement indemnes. C’est une population suffisante pour redémarrer lentement le peuplement du massif des Maures.

Mais ce sera long. Et si, dans les cinquante prochaines années, un incendie sévissait dans les mêmes proportions, cela deviendrait probablement fatal à la dernière population de tortues terrestres endémiques de France continentale.

Comment aider la faune à se remettre après un feu ?

Je n’ai pas de conseil à donner. C’est une affaire de spécialistes, ceux qui connaissent intimement les espèces impactées, leur métabolisme et les contraintes de l’espace sinistré.

Pourrait-on par exemple utilement agir pour limiter le risque de déshydratation, sur 5000 hectares ? J’en doute mais ce n’est pas à moi de le dire.

Ce sont des espèces sauvages dans un milieu sauvage, ce n’est pas un jardin et il n’est pas rare que l’action de l’homme, même bien intentionné, fasse plus de mal que de bien. Parfois on ne le réalise pas tout de suite, tant les processus de vie et les interactions sont subtils.

Ce qu’on peut faire utilement, c’est limiter les phénomènes de lessivage de sol, de coulées de cendres en aménageant des fascines. Les tas de bois partiellement consumés, constituent toujours d’excellents refuges pour une foule d’être vivants, de l’insecte aux petits mammifères.

Je réfléchis depuis des années aux moyens de préserver la biodiversité et j’en suis toujours arrivé à la conclusion que le meilleur moyen, durablement efficace est la sanctuarisation d’espaces naturels. De vastes zones, où les activités humaines sont réduites et fortement contraintes par une réglementation précise. Autrement dit créer des réserves ! La réserve conserve toute la complexité du vivant, même celle de la microfaune qui nous échappe. Quand la réserve est détruite suite aux conséquences d’un geste humain (jet d’un mégot), on a le sentiment d’être dans une impasse.

Pour ce qui me concerne, je considère que toute la filière : prévention, détection et lutte anti-incendie a fait ce qu’il fallait. Hommage à eux. S’il y a une conclusion à tirer de ce drame, c’est de profondément changer les comportements à l’égard du jet de déchets dans la nature. Cela doit devenir un tabou absolu dans notre société.

Les dépôts sauvages, les jets de mégots, de bouteilles, de plastique, de verre doivent être sévèrement et systématiquement sanctionnés lorsque le flagrant délit est constaté. Singapour impose une contravention de l’ordre de 1 000 € par mégot ou chewing-gum jetés dans la rue. Résultat ? Les rues sont propres.

Les citoyens témoins de ce genre de méfaits ont le devoir de dénoncer les irresponsables. Ce n’est pas de la délation. Dénoncer l’auteur d’un enlèvement d’enfant ferait-il de vous un délateur ? Non, c’est du courage éthique.

Deux humains sont morts cette fois, pour un mégot mal éteint sur une aire d’autoroute. L’une des réserves françaises possédant la plus riche biodiversité, 243 espèces protégées a été dévastée.

Si on veut aider la faune à se « remettre », évitons déjà de « remettre » le feu.

A retrouver : 

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2 commentaires sur “L’impact des incendies sur la faune, avec Arnaud Vincent”

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