La filière du liège vient de perdre l’une de ses grandes figures, Maurice Junqué nous a quittés. Avec lui disparaît une mémoire exceptionnelle, un parcours, une abnégation, mais aussi un homme qui, toute sa vie, aura refusé de voir disparaître cette filière qui avait façonné autrefois les villages des Maures.
« Avant, le liège était au cœur de nos campagnes, maintenant il n’y a plus rien. »
Cette phrase que Maurice répétait souvent résume à elle seule une grande partie de l’histoire de la filière.
Une histoire familiale, une histoire des Maures
Maurice Junqué était l’héritier d’une histoire familiale intimement liée à celle de la suberaie varoise.
Fils et petit-fils de bouchonnier, « C’est une histoire familiale, notre cœur a toujours battu pour le liège ».
Cette histoire, on peut dire qu’elle se confond avec celle des Maures, où le chêne-liège et sa valorisation ont longtemps constitué une véritable locomotive économique pour le territoire. À partir du XIXe siècle, Collobrières, Gonfaron et La Garde-Freinet devinrent en quelque sorte les capitales de cette filière industrielle mais toutes les communes des Maures étaient concernées par cette économie. Des centaines d’hommes et de femmes vivaient alors directement ou indirectement de la forêt, de la récolte du liège et de sa transformation (il y a 100 ans, on estimait à 2000 emplois directs). Maurice avait ainsi connu la fin de cet âge d’or.
À Gonfaron, son entreprise employa une trentaine de salariés, avec des machines pouvant produire jusqu’à 60 000 bouchons par jour. Depuis, il avait offert une partie des machines à certains musées (notamment celui de Gonfaron, Grimaud, Carnoules ou encore Draguignan), l’autre partie continuant soit à fonctionner soit à rouiller dans un coin du hangar.
« Dans le Var, on avait la meilleure qualité de liège, tout le monde nous l’enviait. »

Celui qui n’a jamais renoncé
Puis la filière s’est effondrée.
En quelques décennies, l’économie du liège a quasiment disparu (comme à peu près tout le tissu industriel qui constituait notre région il y a encore 50 ans). D’une activité qui comptait autrefois jusqu’à 10 000 tonnes de liège récoltées et des centaines d’emplois, il ne subsiste plus que 2 entreprises et quelques locaux capables de lever le liège.
Maurice aurait pu abandonner.
Il a choisi de continuer.
Contre la disparition des savoir-faire, contre la raréfaction de la main-d’œuvre, contre la concurrence et contre l’évolution d’un marché qui avait profondément changé, il a continué à lever, travailler, transformer et commercialiser le liège du Var, « à la veille de l’arrivée du liège de l’année, je ne dors pas ».
Installé au Château Payan, à Flassans-sur-Issole, il poursuivit cette activité en parallèle du travail de la vigne. Le liège y était séché, bouilli, traité et trié. Une partie était destinée aux fabricants de bouchons, tandis qu’une autre trouvait de nouveaux débouchés : bouchons spéciaux (les bouchons « croutes » et « ventres »), couasses, et même des caches pots et palangrottes.
Il voyait, comme beaucoup, dans le liège un matériau d’avenir pour l’isolation, grâce à ses qualités thermiques, phoniques et à sa remarquable durabilité. Rien ne devait être perdu : même les chutes et les qualités de liège, s’étant déprécier, qui ne pouvaient ainsi plus servir à la fabrication des bouchons pouvaient être valorisées.
Un homme qui transmettait plus qu’un métier
Mais ce que Maurice Junqué laisse derrière lui ne se résume pas à une entreprise.
Il laisse des gestes.
Il laisse des paroles (à consulter, un très beau reportage tourné par France 3 : https://www.youtube.com/watch?v=ji47jsoExaE), « tous les matins, je me lève, je monte et je respire le liège ».
Il laisse des souvenirs.
Il laisse surtout une connaissance intime du chêne-liège et de ceux qui l’ont travaillé avant lui.
À une époque où de nombreux savoir-faire forestiers ont disparu, Maurice était l’un de ces derniers témoins capables de raconter concrètement ce qu’avait été la vie autour de la suberaie : le levage du liège, les saisons, les ouvriers, les bouchonneries, les villages et cette relation particulière entre les hommes et la forêt.
Il savait aussi que sans hommes pour entretenir et valoriser le chêne-liège, la suberaie elle-même risquait de perdre une partie de sa place dans nos territoires.
C’est cette conviction qui l’a conduit à continuer à travailler cette matière qu’il considérait plus que tout.

Le liège comme mémoire d’un territoire
Le destin de Maurice Junqué raconte finalement quelque chose de beaucoup plus grand que sa propre histoire.
Il raconte la transformation des Maures.
Il raconte la disparition progressive d’une économie rurale fondée sur la forêt et la bascule d’une forêt lieu de ressource vers une forêt uniquement vouée au paysage, au tourisme, au stress des incendies, aux vœux pieux d’une relance économique.
Il raconte ces villages où le chêne-liège faisait vivre des familles entières, où les bouchonneries rythmaient la vie locale et où la forêt constituait une véritable ressource économique.
Mais il raconte aussi une possibilité : celle de ne pas considérer cette histoire comme définitivement révolue même si nous sommes tenté de dire aujourd’hui qu’avec lui, une page se tourne et surement un livre se ferme.
Cependant, le chêne-liège demeure là et son milieu, reconnu comme habitat d’intérêt communautaire, également.
Le petit-fils de Maurice, Matthias Gonzalez, avait d’ailleurs commencé à reprendre le flambeau.
Cette transmission est sans doute le plus bel hommage que l’on puisse rendre à Maurice.

Une mémoire qui ne doit pas disparaître
À travers les années, Maurice Junqué aura été un partenaire fidèle des acteurs qui œuvrent à la renaissance du liège varois. Il a notamment participé aux initiatives consacrées à la promotion du chêne-liège (très souvent présent à nos événements, que ce soit à la Villa Noailles, au Domaine de Baudouvin, au Rayol, etc), grand soutien du Concours d’Art et de Design QUERCUS SUBER organisé avec la Villa Noailles et l’école Escoulen, et son témoignage a largement contribué à faire connaître cette filière au grand public (via plusieurs reportages).
Malgré la disparition d’une grande partie du monde dans lequel il avait grandi, il n’avait jamais cessé de croire à la valeur de ce qu’il avait reçu en héritage.
Maurice Junqué nous quitte, mais son histoire ne doit pas disparaître avec lui.
Elle appartient désormais à la mémoire collective des Maures.
Elle appartient à tous ceux qui aiment ces forêts, ces villages et cette culture du travail du bois et du liège.
Et elle nous rappelle une évidence : préserver une forêt, ce n’est pas seulement protéger des arbres. C’est aussi préserver les hommes, les métiers, les savoir-faire, les paysages et toute la culture qui leur est attachée.
À sa famille, à ses proches et à tous ceux qui ont partagé son chemin, nous adressons nos plus sincères condoléances.
Merci Maurice, pour ce que tu as transmis. Merci d’avoir, contre vents et marées, continué à faire battre le cœur du liège dans les Maures.
Ton souvenir restera indissociable de celui du chêne-liège et de cette terre que tu as tant aimée.

